Je suis à la recherche d’un homme que je ne connais pas, qui jamais ne fut tant moi-même que depuis que je le cherche.
Edmond Jabès
Je ne suis pas ceux et celles, je suis encore moins elle…Je ne suis pas si unique que tu le crois… À force d’ imposer sa différence, on fini par se mettre en quarantaine avec tous les autres.
C’ est étrange, semi-ironique, comme on est insensé, comme on arrive là où l’ on a tout fait pour éviter de mettre les pieds. J’osais croire que ce serait autrement, qu’on aurait appris à faire gamin sans s’éparpiller sur tous les chemins d’avenir improbable qu’ on s’était promis d’écarter. J’osais, car je désirais, aussi fort que cet amour éprouvé, aussi vide et vaste à la fois que cette colère enclenchée que l’on se remet en boucle à ne savoir sortir de la chaussée. Pas qu’ elle soit vide de substance, c’est plutôt ce qu’elle façonne qui me fait me questionner de la sorte. Cette façon qu’elle a de créer aussi sur des pages d’infini qu’elle a chamboulées.
Le néant qui arrive à reconstruire l’ univers, tu y crois?
Il faudrait que tu rappliques avec tes théories à n’en plus finir sur les supernovas. Je suis comme une éponge qui fini par se dessécher quand elle n’a plus rien à absorber, tu le sais bien.
***
J’ avais sorti le parapluie. J’aurais pu dire ”un” mais cela aurait fait trop commun, car il n’était pas comme ceux, il était unique. Tu te rappelles? Tu me l’avais offert un jour de soleil ardent pour mieux me protéger, où était-ce pour me ramener à toi? Qui sait. Tu savais pourtant le doux rapport que j’ entretenais avec la pluie, ce besoin de la voir perler sur ma peau pour mieux me fondre à la masse sans agoniser dès l’ apparition de cette chose, cette sécheresse frivole qu’ont les gens au coeur pour ne pas dire entre les jambes, quand ils se mettent à papillonner dans tous les coins. Je sais, je sais, je m’inquiète trop des autres, je devrais apprendre à m’ occuper de moi. Je n’ai jamais été bonne élève, je m’en rend bien compte. J’aurais du t’ écouter davantage…
Tu me prenais pour Mary Poppins… J’ ai cessé de chanter tu sais, quand tu as cessé de m’y encourager… Trop d’ intrus sont venus perler sous la jupe imperméable de ce parapluie. Le bouclier que tu m’ as tendu a fini par se courber au vent et devenir la cible de tous les tonnerres du coin. Tu croyais qu’ il m’aurait suffit d’ y croire pour talonner le plancher puis m’envoler. Tu avais probablement raison, peut-être est-ce moi qui avait besoin de toi pour y croire. Je ne sais plus.
Et il y avait cette liste aussi. On y avait inscrit tous nos bons coups, puis on les avait rayés par chacune de nos défaites, croyant qu’on aurait le temps de nous racheter… Cela me rend triste. Ce n’est pas tant la peine de prétendre que cette liste n’ existe plus, on y retournera bien un jour afin de la déterrer, quand on aura gagné sur les adultes bizarroides que nous sommes devenus, enfin. Puis, je me sens ballottée face à tant d’inconnu. Qui sommes nous devenus?
Avons nous oublié? Avons nous abdiqué et laissé les divergences d’ opinions nous éloigner? J’ ai constaté qu’en te refusant ma main, j’ai perdu un peu de cet espoir de la tenir une dernière fois, de la saisir cette liste et d’arriver à tout inventer, la vie, l’avant, l’après, qu’importe, et de ne pas m’attendre à moins. Créer un brin de tout et de rien et exploser des artifices de vie sur tous les fossés passés.
Du coup, aies-je perdu ce que je devenais lorsque je n’étais pas si loin du but, lorsqu’il ne restait que quelques fautes à me pardonner et que j’ ai cru, enfin, trouver celle que j’ étais alors qu’ en fait, je revenais sur mes pas en changeant l’ angle de vue lorsqu’ un paysage m’ apparaissait familier?
***
Il aurait plu ce jour là, tu ne l’aurais pas senti, trop pressé à calculer les pas qui t’avaient éloigné de moi. Le soleil, les enfants étourdis sur ce dangereux manège sur lequel nous écrivions des fiasques de littérature. Cette drôle de toile d’araignée où tu te plaisais à combattre mes vertiges en me prenant tout contre toi; et ce jeu, notre jeu. Ce langage inventé qui faisait rager petit homme d’ être à des éternités de nous comprendre. S’il savait à quel point on le chérissait, à quel point tous ces mots ne voulaient rien dire…
On ne les comprenait pas plus que lui.
Il y a un peu de tout ça, aussi. J’ ai compris.
Mais je m’étais trop éloignée pour t’expliquer. Tu m’avais éloignée, dans cette façon sordide de te protéger qui me mettait en bourrique. Je dois avouer que je n’ ai rien fait pour me relier. Cette trouille comme une chaîne de mes pieds à mes lèvres de ne savoir comment t’agripper, quand tu as du l’élever pour mieux l’enfouir en terre. Ce petit garcon qui te donnait des ailes et qui rendait mon malheur léger…
Tu l’as tellement regretté, que tu as finis par ne même plus vouloir le prononcer.
Quand il avait su pour la liste, bien qu’ il soit bien plus jeune que nous, il t’ avait dit qu’ il ne fallait jamais rien rayer. Qu’ il fallait redoubler à faire dorer la liste, plutôt que de nous réduire à tous nos bons coups, puisqu’ils étaient en parti responsable de notre volonté à vouloir se racheter, à vouloir évoluer.
Mais nous ne savions pas faire la différence. Et il était si jeune, comment aurait-il pu savoir?
***
Oh si j’aurais pu t’aimer, j’ai parfois tendance à me dire que tu n’aurais pas fuit cette nuit là. Si j’aurais pu laisser couler, me départir de cette crève qui me lascère les veines. J’aurais voulu que tu me retiennes, qu’on se fonde au sol pour mieux rejoindre l’océan, tel des vagues revenant toujours à la source, au rivage; pour mieux fouler le sable et lui permettre de construire des châteaux pour les habitants de ces coquillages qu’il affectionnait tant.
Pour les écrevisses aussi.
Il les avait en admiration. Peut-être parce qu’on ne les trouvait pas à l’ épicerie. Prendre sous son aile ceux qui ne font pas parti du lot, oh, il savait faire mieux que nous. J’ose même croire qu’il veillait davantage sur nous que sur eux. Nous étions ses écrevisses, ses Bernard l’hermite, ces crustacés qui se protègent en habitant la coquille d’un autre crustacé. Il nous avait d’ailleurs fait une maison sur la plage, qu’il avait protégée d’un parasol.
Mais toi tu savais.
Ce n’est pas le soleil qui inondait ses créations. C’était l’eau.
C’est pour ça que tu as tenté de m’en protéger. C’est pour ça, qu’avant de quitter, j’ai trouvé cette étrange note sur le parapluie que tu avais déposé sous mon porche. Il y était inscrit ces quelques mots que tes mains tremblantes avaient gribouillés :
Ce n’est pas toi que je fuis, c’est plutôt mon coquillage que je cherche… Un coquillage aux teintes d’azur et aussi velouté que la peau de tes lèvres…